Rêveries et Langueurs

Rêveries et Langueurs

Pantin

Il est surprenant de constater que les souvenirs d'enfant tatouent une vie, la guident et développent certains sens plutôt que d'autres.

Les plus beaux moments de ma vie restent ceux passés au 41 rue Denis Papin à Pantin.

Cette rue était mon village.

Petite fille gracieuse et espiègle, j'étais la coqueluche des petits vieux.

A l'époque, les fenêtres s'ouvraient sur la rue, la rue profitait de ces vies qui se cachaient derrière les persiennes.

La vie était réglée comme du papier à musique ; la sirène pour l'ouverture et la fermeture des usines, le camion du bougnat qui livrait son charbon, les cris du rémouleur et du laitier. A l'époque, j'ai l'impression de parler comme un ancêtre, les voitures n'avaient que peu de place dans notre vie.

Alors, la rue, les pavés, s'était note terrain de jeu, c'était l'endroit où le soir, les ouvriers, après une dure journée de labeur, descendaient leur chaise sur le trottoir et discutaient entre voisins.

Je me souviens ce  petit vélo tout rouge qui m'avait été offert par Pépère et Mémère ; un grand luxe pour nous. Tête brûlée, déjà, je faisais les pires cascades et j'entends encore les cris de ma mère et les rires des mes grands-parents.

 J'étais la fille qui n'avait peur de rien, qui voulait ressembler au garçon que mon père avait voulu avoir. Alors tout était bon pour faire des « exploits » pour exister. Lorsque je revenais les genoux couverts de sang je n'avais pas le droit de pleurer « un garçon ne pleure pas ». Je serrais les dents et montais au 5eme étage me faire dorlote par mes grands-parents

Cette rue, disais-je, c'était mon territoire, l'endroit où je savais que je trouverais de l'amour.

Les petits vieux, à leur fenêtre, attendant avec ennui que la mort les prenne. Je les aimais ces vieux, avec leur visage plein de chemins creusés, avec leur bouche  édentée, avec leurs mains parcheminées. Je les aimais parce qu'ils me souriaient, prenaient de mes nouvelles, m'appelaient Patou et m'offraient des bonbons. « Patou, où tu cours comme ça ? Patou, tu peux aller m'acheter du pain ? Patou, monte à la maison, on a un ptit "quec" chose pour toi. »

Et j'entrais dans ces couloirs qui avaient un drôle d'odeur de moisissure, je lisais les noms sur les boîtes aux lettres, je posais la main sur la rampe d'escalier toute lisse, je montais ces marches en bois creusées par les passages, je m'arrêtais pour remettre en place les paillassons, j'ouvrais, sans bruit, les toilettes à chaque étage, lieu de trésors où « ils cachaient leurs volailles et autres commissions ». Parfois, mes pas s'arrêtaient sur un palier, alertée par certains bruits de voix ; cette vie cachée me fascinait, ouvrait à mon imagination nombre d'histoires fantastiques.

Et puis, timidement, je frappais de mes petits poings le « code » ; 3 coups chez l'un, 2 coups chez l'autre.. Des pieds habillés de patins glissaient   sur le parquet, des robes se froissaient, des respirations s'élevaient. Et, la porte s'ouvrait, sur une petite pièce que je connaissais mais qui gardait toujours ce goût de mystère, cette même odeur bien personnelle. Je devenais exploratrice, espionne, sauveuse….

Cette rue, je pourrais en écrire un livre ; elle a été l'endroit où j'ai connu des bonheurs simples et sincères. Des bonheurs offerts par des gens couverts d'huile, de suie, d'essence qui savaient ouvrir leur porte à une petite fille aux cheveux blonds et bouclés, espiègle et gentille.

Souvent, je me replonge dans ces odeurs, ces regards. Ils me sont doux, très doux.

 

 



21/06/2007
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